Analyses

Les courants de pensée féministe

 

TABLE DES MATIÈRES
Première section

Introduction
- au commencement étaient trois grandes tendances
- une question préalable : qu’est – ce que le féminisme ?

1 – Le féminisme libéral égalitaire
- causes de la subordination ou qui est « l’ennemi principal » ?
- stratégies de changement

2 – Le féminisme de tradition marxiste
- causes de la subordination ou qui est « l’ennemi principal » ?
- stratégies de changement
Les courants de pensée féministe
les trois grandes traditions de pensée féministe

* le féminisme libéral égalitaire
* le féminisme de tradition marxiste et socialiste
* le féminisme radical
* métamorphoses actuelles

Comme tout mouvement social, le mouvement féministe est traversé par différents courants de pensée. Chacun à sa façon, ces courants cherchent à comprendre pourquoi et comment les femmes occupent une position subordonnée dans la société. Comment les décrire et les inventorier ? Les idées étant des représentations humaines de la réalité sociale, l’opération qui consiste à tenter de les classer ne peut être qu’une tentative plus ou moins arbitraire d’interprétation de ces idées.

Le mouvement néo – féministe1 qui apparaît à la fin des années 1960 en Occident, refusait, à ses débuts, de se voir accoler quelque étiquette que ce soit, revendiquant plutôt le droit à sa spécificité singulière, à son originalité, à son « autonomie » de pensée et d’action. Le féminisme du début des années 1970 n’acceptait qu’un qualificatif : révolutionnaire.

Mais peu à peu, d’autres féministes revendiquèrent d’autres étiquettes : des femmes afro – américaines et/ou lesbiennes aux États – Unis contestèrent très vite le type de féminisme préconisé par les pionnières du néo – féminisme. Le besoin de « classer » ces divers courants du féminisme devenait de plus en plus nécessaire, ne serait – ce que pour s’y retrouver soi – même.

Depuis 1975, plusieurs typologies des courants de pensée féministe ont été produites, majoritairement par des féministes universitaires américaines.2 Chacune de ces typologies offre sa propre logique de classement, sa propre sophistication. Au lieu d’en faire la recension, tentons plutôt de retenir de ces typologies la puissance explicative qu’elles peuvent comporter sur le plan de l’analyse et de l’évolution de la pensée féministe. Comment chaque courant comprend – il les causes de la subordination des femmes et quelles stratégies de changement propose – t – il pour en venir à bout ? Ce sont là les pistes retenues pour exposer les traditions de pensée féministe qui sont apparues avec le néo – féminisme.

Il va sans dire que cette nouvelle synthèse qui est ici présentée n’a aucune prétention à être « la meilleure », et encore moins à être définitive. Elle se présente humblement comme un « work in progress », perfectible au gré des discussions et de l’évolution de la pensée et des pratiques féministes.

Au commencement étaient trois grandes tendances

Pour débuter, il peut être intéressant de retourner aux premiers écrits du néo – féminisme, aux États – Unis et au Québec, qui traitaient déjà de cette question afin de voir comment, à l’époque, on concevait les courants féministes alors en émergence.

Shulamith Firestone écrit, dans La dialectique du sexe, qu’il y a selon elle trois courants féministes aux États – Unis en 19703. Il y aurait eu d’abord les féministes « conservatrices » ; elle entendait par là les féministes libérales réformistes du NOW, le National Organization of Women, fondé par Betty Friedan en 1966. Il y aurait eu ensuite les « politicos » : il s’agissait des femmes dans les groupes de la gauche (appelée Movement aux États – Unis à l’époque). Et, finalement, il y aurait eu les féministes radicales, son camp.

En 1973, ici même au Québec, le Centre des femmes4, dans son journal Québécoises Deboutte, identifiait lui aussi trois courants au sein du féminisme québécois (sans compter le sien propre) : le féminisme « réformiste », le féminisme « culturaliste », celui qui s’attaquait aux aspects culturels de l’oppression et, en troisième lieu, le féminisme « opportuniste ou individualiste », celui des femmes qui luttent seules pour faire carrière dans le monde des hommes. Le Centre des femmes, pour sa part, se réclamait d’un féminisme « révolutionnaire » autonome, mais dont la lutte devait être « intimement liée à celle des travailleurs »5. Donc, si on fait exception du « féminisme opportuniste ou individualiste », on reconnaît, dans cette classification, les trois tendances décelées par S. Firestone : réformiste (ou libérale), radicale (ou culturelle), politique (ou révolutionnaire).

En 1982, des militantes du Centre de formation populaire, dans une brochure sur Le mouvement des femmes au Québec, identifiaient à peu près de la même façon les courants du féminisme québécois : le courant réformiste libéral, le courant marxiste (orthodoxe et non – orthodoxe), et le courant radical6.

Grosso modo, c’est donc autour de trois grandes tendances qu’était axé l’éventail des courants politiques du féminisme dans sa première décennie, du moins selon la vision qu’en avaient alors des militantes du mouvement féministe à l’époque : la tendance libérale égalitaire (les « conservatrices » de S. Firestone et les « réformistes » du Centre des femmes), la tendance marxiste et socialiste (les « politicos » de S. Firestone et les « révolutionnaires » du Centre des femmes) et la tendance radicale (les « culturalistes » de Centre des femmes).

Ces trois grandes tendances de la pensée féministe demeurent, encore aujourd’hui, des points de repère, une sorte de tronc commun à partir duquel l’évolution de la pensée féministe peut être comprise, car c’est beaucoup dans le sillage des lacunes mêmes de cette classification et des critiques dont elle a été l’objet que les raffinements des théories actuelles ont pu voir le jour7.

Voyons donc d’abord en quoi ces trois grandes tendances se caractérisent et se différencient aux deux plans de l’analyse de l’oppression des femmes et des stratégies de changement proposées. Nous verrons ensuite certaines critiques qui ont été formulées à l’endroit de cette classification et les raffinements consécutifs qui lui ont été apportés, spécialement à partir de 1975.

Une question préalable : qu’est – ce que le féminisme ?

Disons d’abord qu’il n’y a pas de « théorie générale » du féminisme. Il y a plutôt des courants théoriques divers qui, comme on l’a mentionné au début, cherchent à comprendre, chacun à sa façon, pourquoi et comment les femmes occupent une position subordonnée dans la société. Lorsqu’on parle de « la pensée féministe », on fait généralement appel à ce bloc de courants hétérogènes qui tentent d’expliquer pourquoi les femmes se retrouvent ainsi subordonnées.

Remarquons que certaines femmes ne croient pas qu’il s’agit de subordination d’un sexe par rapport à l’autre. Elles estiment plutôt qu’il s’agit de « complémentarité naturelle » des sexes. Elles posent là toute la question de la définition du féminisme car, en effet, peut – on parler de féminisme s’il n’y a pas, à la base, une révolte contre sa position sociale subordonnée ? Peut – on parler de féminisme s’il n’y a pas, non plus, la reconnaissance d’une cause sociale à cette subordination ?
Il semble que non. La révolte contre sa situation apparaît comme une condition sine qua non du féminisme. Pas de problème, donc pas de révolte ! Le féminisme pourrait dès lors être ainsi défini :

Qu’est – ce que le féminisme ?

Il s’agit d’une prise de conscience d’abord individuelle, puis ensuite collective, suivie d’une révolte contre l’arrangement des rapports de sexe et la position subordonnée que les femmes y occupent dans une société donnée, à un moment donné de son histoire.

Il s’agit aussi d’une lutte pour changer ces rapports et cette situation.

A partir de là, les féministes divergent : comment expliquer cette place subordonnée des femmes ? Comment changer cette situation ? C’est ici que nous retrouvons les trois grandes traditions de pensée féministe et leur évolution respective, ainsi que les tentatives de classification de ces dernières.

1 – LE FEMINISME LIBERAL EGALITAIRE

Le féminisme libéral égalitaire (appelé aussi « réformiste », ou féminisme des droits égaux), est en filiation directe avec l’esprit de la Révolution française : avec sa philosophie, le libéralisme, et avec son incarnation économique, le capitalisme. Liberté (individuelle) et égalité seront deux de ses principaux axes de lutte.

Les féministes libérales égalitaires ont donc réclamé pour les femmes, depuis plus d’un siècle, l’égalité des droits avec les hommes : égalité de l’accès à l’éducation ; égalité dans le champ du travail, en matière d’occupations et de salaires ; égalité dans le champ des lois : des lois civiles (capacité juridique pleine et entière), des lois criminelles (rappel de toutes mesures discriminatoires) et égalité politique (comme par exemple le droit de vote). L’égalité complète permettrait aux femmes de participer pleinement à la société, sur un pied d’égalité avec les hommes.

Le courant féministe libéral égalitaire n’est pas, comme on le verra, le seul courant féministe à réclamer de tels droits. Cependant, il se différencie des autres par l’identification des causes de la subordination des femmes dans la société et par ses stratégies de changement.

Causes de la subordination ou qui est « l’ennemi principal »8 ?

Le courant féministe libéral égalitaire épouse grosso modo la philosophie du libéralisme, avons – nous dit. Cela signifie qu’on croit la société capitaliste perfectible. On croit en sa capacité de réforme. Le problème est qu’il est simplement mal ajusté aux femmes. A preuve : à l’intérieur de ce système, les femmes sont discriminées socialement, politiquement et économiquement. La cause est à trouver dans leur socialisation différenciée : des préjugés, des stéréotypes, des mentalités et des valeurs rétrogrades en sont responsables.

Les lieux où s’expriment cette discrimination sont l’éducation, le monde du travail, les professions, les églises, les partis politiques, le gouvernement, l’appareil judiciaire, les syndicats, la famille, donc à peu près partout.

Stratégies de changement.

Le moyen le plus efficace pour enrayer la discrimination faite aux femmes réside d’abord dans l’éducation non sexiste. Il s’agit de socialiser autrement les femmes. C’est en changeant les mentalités qu’on changera la société. L’autre moyen réside dans les pressions pour faire changer les lois discriminatoires. Ces pressions peuvent prendre la forme de mémoires au gouvernement, de sensibilisation du public par des colloques, par la formation de coalitions d’appui à certaines revendications, de lobbies, etc.

Le féminisme libéral égalitaire est le courant modéré du féminisme. Le Conseil du statut de la femme, l’Association d’éducation féminine d’éducation et d’action sociale, la Fédération des femmes du Québec, jusqu’à tout récemment, se sont traditionnellement situés dans ce courant de pensée. Au fil des ans, il a toutefois subi l’influence des autres courants de pensée du féminisme. Ainsi, la notion de discrimination « systémique » (qui a donné lieu aux revendications de programmes d’accès à l’égalité et à l’équité salariale portées par ces groupes) provient, sur le plan de l’analyse, des deux autres courants du féminisme (marxiste et radical) pour qui l’oppression des femmes provient d’un « système », et n’est pas redevable simplement à des mentalités ou valeurs individuelles rétrogrades. Voyons donc ces deux autres traditions de pensée féministe.

2 – LE FEMINISME DE TRADITION MARXISTE

Le mouvement féministe, qui connaît un deuxième souffle en Occident au tournant des années 1970, naît dans un climat d’effervescence sociale fortement marqué par les idéaux de gauche issus de la tradition marxiste. C’est ainsi que la plupart des féministes, et dans leurs écrits et dans leurs actions, tiendront compte du marxisme, soit pour se situer à l’intérieur de cette tradition, soit pour s’en démarquer, soit pour le contester dans ses fondements.

Nous ferons état d’abord du point de vue marxiste classique sur la question des femmes, puis de certaines métamorphoses féministes de cette tradition de pensée.

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Causes de l’oppression ou qui est l’ »ennemi principal » ?

Pour les marxistes féministes orthodoxes9, c’est l’organisation économique, le capitalisme, qui explique l’exploitation des deux sexes. L’oppression des femmes est en effet datée historiquement : elle est née avec l’apparition de la propriété privée. Ce fut là, selon Engels, « la grande défaite historique du sexe féminin », qui coïncide avec l’arrivée de la société divisée en classes et l’avènement du capitalisme. Outre Engels, la tradition de pensée dont s’inspirent les marxistes féministes orthodoxes de la décennie 1970 remonte notamment à August Bebel, Clara Zetkin et Alexandra Kollontaï10, et est demeurée pratiquement inchangée pendant un siècle (1879 – 1970)

Pour ces marxistes, le besoin de transmettre ses propriétés par l’héritage et, pour ce faire, d’être certain de sa descendance, a rendu nécessaire l’institution du mariage monogamique. C’est ainsi que les femmes furent mises sous le contrôle des maris, dans la sphère privée de la famille, hors de la production sociale. C’est là la cause de leur oppression.

L’oppression des femmes est donc due au capitalisme. Elle est née avec l’apparition de la propriété privée, et elle va disparaître avec le renversement du capitalisme. L’ »ennemi principal » n’est plus identifié aux préjugés ou aux lois injustes envers les femmes, comme dans le féminisme libéral, mais bien au système économique et à la division sexuée du travail qu’il a instaurée : aux hommes la production sociale et le travail salarié, aux femmes le travail domestique et maternel gratuit à la maison, hors de la production sociale.

Le patriarcat, que les féministes radicales définiront comme étant le pouvoir des hommes dans la famille et dans toute la société, apparaît donc, aux yeux des marxistes orthodoxes, comme un simple produit du capitalisme, une « mentalité », qui disparaîtra avec le renversement du capitalisme. Le patriarcat occupe donc une place secondaire dans l’explication de l’oppression des femmes, cette dernière étant liée aux formes de l’exploitation capitaliste du travail.

Le lieu où s’exprime d’abord l’exploitation se situe dans le monde du travail, dans l’économie. C’est ainsi que le travail gratuit des femmes sera toujours analysé dans ses rapports avec l’économie capitaliste.

Stratégies de changement

Pour les marxistes féministes orthodoxes, la fin de l’oppression des femmes coïncidera avec l’abolition de la société capitaliste divisée en classes et son remplacement par la propriété collective. La famille conjugale tombera donc en désuétude puisqu’une prise en charge collective des enfants et du travail domestique sera instaurée.

Comme l’oppression des femmes est due à leur enfermement dans la sphère privée, hors de la production sociale, la stratégie de changement proposée passe par la réintégration des femmes dans la production sociale, au sein du marché du travail salarié, et leur participation à la lutte des classes, côte – à – côte avec les camarades, pour abolir le capitalisme. Chez les marxistes orthodoxes, il n’y a pratiquement pas de place pour la lutte féministe autonome, celle – ci ne pouvant que disperser les forces en luttant ainsi « contre les hommes ».

Cependant, la voie des réformes n’est pas pour autant mise de côté. Elles sont même nécessaires pour améliorer le sort des femmes. Elles doivent cependant avoir pour objectif de mettre à nu les contradictions du système et la profondeur de la subordination des femmes.

A première vue, donc, les revendications préconisées et appuyées par les marxistes féministes (droit au travail social, droit aux garderies, égalité des chances dans l’emploi, l’éducation, les salaires, l’avortement libre et gratuit etc. ) peuvent ressembler aux revendications des féministes libérales. Elles s’en démarquent cependant par l’objectif final qui est de « dévoiler les contradictions » pour aider à renverser ultimement le système économique. Ces revendications se démarquent surtout par le refus de ces marxistes de s’inscrire dans la mouvance du mouvement féministe.

Il est en effet à noter que le féminisme sera toujours considéré par ces orthodoxes, femmes et hommes, comme étant un mouvement « individualiste – bourgeois », allant à l’encontre des intérêts de la classe ouvrière, et qu’il fallait combattre de toutes les façons. Au Québec, on retrouva ces types d’opposantes à la lutte autonome des femmes et au féminisme principalement dans les groupuscules marxistes – léninistes qui fleurirent durant la décennie 70. L’action des ces marxistes orthodoxes à l’endroit des femmes ne se situait donc pas à l’intérieur du mouvement des femmes d’alors, puisqu’ils combattaient toute lutte autonome des femmes11.

Signalons enfin que cette opposition à la lutte autonome des femmes s’est manifestée aussi un peu partout en Europe à la même époque, et cela jusqu’aux débuts des années 1980 ; les premiers textes du mouvement féministe, par le soin qu’ils mettaient à se démarquer de l’orthodoxie marxiste, en portent d’ailleurs la trace12. Cette « guerre froide » à l’endroit du féminisme épousait trait pour trait une vieille querelle entre le mouvement socialiste international et le mouvement féministe, datant celle – là de la fin du XIXe siècle13.

NOTES

1. Le préfixe “néo” accolé à “féminisme” est utilisé ici pour parler de cette seconde phase du féminisme qui fait son apparition au milieu des années 1960 aux Etats – Unis, et quelques années plus tard ailleurs en Occident. Quant à la première phase, elle s’échelonne, grosso modo, sur un siècle, qui se terminerait avec le début des années 1960.

2. Mentionnons YATES, Gayle Graham. What Women Want : The Ideas of the Movement. Cambridge, Mass. Harvard University Press, 1975 ; JAGGAR, Alison et de Paula Rothenberg. Feminist Frameworks : Alternative Theoretical Accounts of the Relations Between Women and Men. New – York, McGraw – Hill, 1978, 1984 et 1993 ; EISENSTEIN, Hester. Contemporary Feminist Thought. Boston, G.K. Hall, 1984 ; McFADDEN, Maggie. “Anatomy of Difference : Toward a Classification of Feminist Theory”, Women’s Studies International Forum, 7, 6, 1984 ; CASTRO, Ginette,.Radioscopie du féminisme américain. Paris, Presses de la Fondation nationale de science politique, 1984 ; DESCARRIES – BELANGER, Francine et de Shirley Roy. Le mouvement des femmes et ses courants de pensée.Essai de typologie. Ottawa, Les Documents de l’ICREF/CRIAW, no. 19, 1988 ; MATHIEU, Nicole – Claude. “Identité sexuelle/sexuée/de sexe : trois modes de conceptualisation du rapport entre sexe et genre”, dans MATHIEU, N – C. L’anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe. Paris, Côté – femmes, 1991 ; TONG, Rosemarie. Feminist Thought : A Comprehensive Introduction. Boulder, Col. Westview Press, 1989 ; BRYSON, Valery. Feminist Political Theory : An Introduction. London, Macmillan, 1992 ; CLOUGH, Patricia Ticineto. Feminist Thought : Desire, Power, and Academic Discourse. Cambridge, Mass. Blackwell, 1994, etc.

3. FIRESTONE, Shulamith. La dialectique du sexe..Le dossier de la Révolution féministe. Paris Stock, 1972, p. 48.

4. Le Centre des femmes, le premier du nom, fut formé en janvier 1972, à la mort du Front de libération des femmes du Québec, premier groupe du néo – féminisme québécois (1969 – 1971). Le Centre des femmes vécut jusqu’en 1975. Sur l’histoire de ces deux groupes, voir O’LEARY, Véronique et Louise Toupin. Québécoises Deboutte, tome 1. Une anthologie de textes du Front de libération des femmes (1969 – 1971) et du Centre des femmes (1972 – 1975). Montréal, Remue – ménage, 1982.

5. « Pour un mouvement de femmes, mais lequel ? », Québécoises Deboutte, 1, 4, mars 1973, p. 2 – 3, réédité dans O’LEARY, Véronique et Louise Toupin. Québécoises Deboutte, tome 2, Collection complète des journaux. Montréal, Remue – ménage, 1983, p. 94 – 96.

6. BRODEUR, Violette et all. Le mouvement des femmes au Québec. Etude des groupes montréalais et nationaux. Montréal., Centre de formation populaire, 1982, p. 8. Pour sa part, Armande Saint – Jean dans Pour en finir avec le patriarcat identifie “quatre principales familles de pensée féministe”. Si on met de côté sa première catégorie, qui regroupe celles qui “refusent elles – mêmes de s’appeler féministes”, on retrouve aussi les trois autres courants mentionnés ailleurs, soit “réformiste”, “marxiste” et “radical”. Voir SAINT – JEAN, Armande. Pour en finir avec le patriarcat . Montréal, Primeur, 1984, p. 98 – 100.

7. Voir à ce sujet MAYNARD, Mary. “Beyond the ‘Big Three’ : the Development of Feminist Theory Into the 1990s”, Women’s History Review, 4, 3, 1995, p. 259 – 281.

8. L’expression “ennemi principal” fait référence à un texte “fondateur“ du néo – féminisme français, écrit en 1970 par Christine Delphy, sous le pseudonyme de : DUPONT, Christine. “ L’ennemi principal”, Partisans, 54 – 55, juillet – octobre 1970, p. 157 – 172.
On utilisera ici à cet égard l’essai de : REED, Evelyn . “Les femmes, caste, classe, ou sexe opprimé ?”, Partisans, 57, janvier – février 1971, p. 42 – 50.

9. ENGELS, Frederich, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat, Paris, Editions sociales, 1954 (1ère édition : 1884). BEBEL, August, La femme dans le passé, le présent et l’avenir, Genève, Slatkine Reprints, 1979 (lère édition : 1879). ZETKIN, Clara, Batailles pour les femmes, Paris, Editions sociales, 1980 (réunit des textes écrits entre 1889 et 1932). KOLLONTAI, Alexandra, Conférences sur la libération des femmes, Paris, La Brèche, 1978 (prononcées en 1921).

10. La petite histoire de cette véritable “guerre froide” livrée par les groupes marxistes – léninistes à l’endroit des groupes féministes du Québec peut être retracée dans O’LEARY , Véronique et Louise TOUPIN, Québécoises Deboutte, Tome 1 : Une anthologie de textes du Front de libération des femmes (1969 – 1971) et du Centre des femmes (1972 – 1975), Montréal, Revue – ménage, 1982, p. 34 – 39.

11. Voir, par exemple, pour la France, le texte déjà cité “L’ennemi principal” de Christine DUPONT, écrit en 1970 ; pour l’Italie, Le pouvoir des femmes et la subversion sociale de Mariarosa DALLA COSTA et Selma JAMES, écrit en 1971 et, pour le Québec, le journal QUEBECOISES DEBOUTTE, édité par le Centre des femmes entre les années 1972 et 1975.

12. Le ton quelque peu suranné émanant de ces textes témoigne du fait qu’ils ont été écrit en plein dans cette époque de “guerre froide ” livrée par ces orthodoxes à l’endroit de toutes les féministes sans exception.

13. Sur cette vieille querelle, voir PICQ, Françoise “ ‘Le féminisme bourgeois’ : une théorie élaborée par les femmes socialistes avant la guerre de 14”, dans COLLECTIF, Stratégies de femmes, Paris, Tierce, 1984, p. 391 – 404.
Le livre de Renée COTE, sur l’histoire de La Journée internationale des femmes (Montréal, Remue – ménage, 1984) illustre, sous forme imagée, les liens difficiles que les femmes féministes et socialistes ont historiquement entretenus.

Le lien d’origine http://netfemmes.cdeacf.ca/documents/courants_01.html
Les courants de pensée féministe
Deuxième section

Louise TOUPIN
Chargée de cours en études féministes

Version Internet. [Version revue et augmentée du texte paru sous ce titre dans Qu’est – ce que le féminisme ? Trousse d’information sur le féminisme québécois des 25 dernières années.(Montréal, Centre de documentation sur l’éducation des adultes et la condition féminine et Relais – femmes, 1997)]

1998 Louise Toupin

TABLE DES MATIÈRES

Deuxième section

3 – Les métamorphoses du courant marxiste féministe
- les courants féministes socialistes
- le féminisme « populaire »
- le courant du salaire contre travail ménager

4 – Le féminisme radical : la grande « rupture »
- causes de l’oppression ou qui est « l’ennemi principal » ?
- stratégies de changement

5 – Les métamorphoses du courant radical
- un continuum de pensée oscillant entre l’explication sociale et l’explication biologique
- le courant radical matérialiste
- le courant radical de la différence : « de la spécificité » à « de la femelléité »

3 – LES METAMORPHOSES DU COURANT MARXISTE FEMINISTE

Les insuffisances et les lacunes du courant marxiste orthodoxe concernant l’explication de l’oppression des femmes entraîneront une métamorphose du marxisme féministe. Cette métamorphose, dont on peut constater les traces jusqu’à nos jours, est cependant souvent passée sous silence dans la documentation sur l’évolution des courants de pensée féministe. De ce fait, elle demeure largement méconnue de la part de nombre de femmes occidentales qui sont devenues féministes14 durant les décennies conservatrices des années 80 et 90, marquées par un « backlash » féministe et l’éclatement des régimes socialistes au pouvoir en URSS et en Europe de l’Est.

Pourtant, alors que tout ce qui touche de près ou de loin au marxisme durant cette période – et aujourd’hui encore – est considéré comme dépassé, voire même rejeté, par à peu près tout le monde occidental, incluant le monde féministe, nombre de femmes du tiers monde, notamment, continuent pour leur part d’imprégner leurs analyses et leurs pratiques d’une analyse de classe, qu’elles ont su adapter à leurs contextes nationaux 15. Sans compter qu’en Occident, il y eût, et cela depuis les débuts des années 70, plusieurs tentatives de la part de nombre de féministes d’allier une analyse « de classe » à une analyse « de sexe ». Bref, ce ne sont pas toutes les féministes qui ont laissé tomber l’analyse de classe pour lui substituer l’analyse de sexe, même si c’est l’image qui peut parfois se dégager du mouvement féministe.

– les courants féministes socialistes

Alors que les marxistes orthodoxes, rappelons – nous, portaient d’abord et avant tout leur attention aux classes sociales et au système économique capitaliste, seul responsable de l’oppression des femmes, les courants féministes socialistes porteront une égale attention au sexe (appelé « le patriarcat ») et aux classes sociales (appelé « le capitalisme ») dans leurs analyses de l’oppression des femmes. Les féministes socialistes tenteront ainsi de comprendre comment le patriarcat s’articule au capitalisme et vice – versa. Elles parleront de deux systèmes d’oppression des femmes : le patriarcat et le capitalisme 16.

Puis, peu à peu, les analyses cherchant des explications unifiées à l’oppression des femmes (l’« ennemi principal ») se verront délaissées, aidées en cela par le développement des perspectives lesbiennes, du Black Feminism et des femmes du « tiers monde », ainsi que par le discrédit graduel entourant tout ce qui touche au marxisme à la suite de la chute du mur de Berlin. On en vint à considérer, chez les féministes socialistes, que l’oppression des femmes relevait de plusieurs formes ou systèmes de domination : racisme, (hétéro)sexisme, classisme, ethnicisme.

Certaines d’entre elles en vinrent cependant à délaisser l’idée même de transformation sociale, de changement systémique, réduisant parfois « le social » à des « représentations », l’oppression à des « discours ». Elles grossiront les rangs du postmodernisme, très présent notamment dans les universités américaines 17. D’autres évolueront vers un féminisme plus multiculturel, ou « global » 18, tentant d’articuler toutes les formes d’oppression que vivent les femmes sur la planète, se rapprochant ainsi des préoccupations de plusieurs féministes du tiers monde et de femmes œuvrant dans les milieux populaires des pays industrialisés.

– le féminisme « populaire »

Par cette appellation de féminisme « populaire » 19, nous entendons englober le militantisme de nombre de femmes pauvres, ici comme dans le tiers monde qui, ne se définissant pas nécessairement comme féministes, ont néanmoins des pratiques et une vision s’apparentant à la tradition féministe.

Il s’agit d’un féminisme dont la pratique est enracinée dans le quotidien, et dont les mobilisations s’organisent autour des conditions de survie des familles ou des communautés. Ces mobilisations constituent des lieux extrêmement importants d’affirmation des femmes et de réappropriation d’elles – mêmes. Ce type de militantisme fait référence à ce que recouvre grosso modo le terme anglais de « grass – roots activism ».

Ce type de militantisme a toujours côtoyé le mouvement féministe « officiel », agissant le plus souvent en parallèle. On peut faire remonter sa tradition de lutte aussi loin qu’aux révoltes frumentaires, liées aux émeutes provoquées par les famines dans l’histoire : on retrouvait les femmes aux premiers rangs des luttes pour le pain, réclamant du blé et du froment 20.

On trouve aujourd’hui ce militantisme non seulement dans les pays du tiers monde, où il est très présent, mais aussi dans le tiers monde des pays industrialisés, soit chez les femmes des groupes populaires, assistées sociales, qui vivent l’appauvrissement au quotidien. La perspective de subsistance, qui est celle de bon nombre de groupes ou de réseaux (DAWN, 1992), s’ancre dans l’idée que le sexisme n’est qu’une des formes de l’oppression des femmes ; le sexisme n’est souvent pas vécu comme étant le premier lieu de l’oppression des femmes dans le tiers monde, et les luttes pour y mettre fin sont donc insuffisantes pour venir à bout de l’oppression dont elles souffrent : pauvreté due aux effets du système économique basé sur le profit, racisme, exclusion, etc. Pour elles, la lutte en faveur de l’égalité sexuelle doit s’accompagner de changements sur d’autres fronts.

Un des messages portés par ce type d’analyse et de pratiques est qu’il faut élargir la définition classique du féminisme de façon à englober le plus possible la totalité de ce qui opprime les femmes et qui forme des systèmes d’injustices inextricablement liées entre eux. Un autre message réside dans le fait qu’il force à reconnaître qu’il y a une diversité de féminismes de par le monde, ces derniers pouvant emprunter plus d’une forme, et qu’il faut créer des liens entre toutes ces formes de luttes et leurs protagonistes. C’est un appel à la solidarité internationale féministe.

Il y eût aussi d’autres tentatives de « réformer » le marxisme classique en y insufflant une perspective féministe et cela, dès les tout débuts du cette seconde phase du mouvement féministe. Mentionnons le courant du salaire contre travail ménager, dont on peut aujourd’hui constater les retombées notamment dans les diverses tentatives de reconnaissance du travail invisible des femmes sur la planète.

– le courant du salaire contre travail ménager

Le courant dit du « salaire contre travail ménager » naît dès les débuts du néo – féminisme en Occident autour d’un livre phare : Le pouvoir des femmes et la subversion sociale 21. Co – signé par une italienne, Mariarosa Dalla Costa, et une anglo – américaine, Selma James, le livre apparaît comme une tentative d’adapter l’analyse marxiste à celle de l’oppression des femmes. Édité en 1972 en italien et en anglais, il sera traduit rapidement dans plusieurs langues et sera l’occasion, à partir de ce moment, de la création de groupes militant en faveur d’un salaire contre le travail ménager dans plusieurs pays, de part et d’autre de l’Atlantique : Italie, Angleterre, Allemagne, Suisse, États – Unis, Canada anglais.

Ces groupes eurent une existence relativement brève 22, cependant que l’analyse sous – jacente à ce courant a jeté les bases théoriques de la reconnaissance du travail invisible des femmes, et il est à l’origine des analyses qui, aujourd’hui, tentent de rendre visible tout le secteur invisible et non payé de l’économie.

Alors que les marxistes classiques s’intéressent à la production des marchandises, les marxistes du courant du salaire contre le travail ménager s’intéressent au travail de reproduction des êtres humains, donc au travail généralement exercé par des femmes, principalement dans la famille. La maison apparaît alors comme le premier lieu de travail des femmes. Elles y produisent ce qu’il y a de plus précieux : les êtres humains. Elles reproduisent non seulement la vie, mais elles permettent aux être humains de « fonctionner » : aux hommes de travailler, aux enfants d’être éduqués, aux malades et aux vieillards d’être soignés et entretenus. Massivement, les femmes s’occupent donc de l’entretien matériel, mais aussi immatériel (affectif) des êtres humains.

Or ce travail, clé de voûte de la reproduction humaine des sociétés, est le lieu de l’exploitation des femmes, car il se fait gratuitement, dans la dépendance économique. Cette « condition » de ménagère constitue « le plus petit dénominateur commun » entre toutes les femmes dans tous les pays. Au niveau mondial, cette condition détermine la place des femmes, où qu’elles soient, à quelque classe qu’elles appartiennent. Pour briser cette détermination, pour abolir ce rôle de ménagère, on propose la stratégie du salaire contre le travail ménager.

Même si cette stratégie n’a pas été retenue par les féministes et le mouvement des femmes, elle a quand même poursuivi son chemin jusqu’à nos jours sous diverses formes. Mentionnons au Québec, la lutte de l’Association féminine d’éducation et d’action sociale (AFEAS) pour faire reconnaître un statut pour les travailleuses au foyer ; mentionnons les luttes de l’Association des femmes collaboratrices pour faire reconnaître aux femmes, associées avec leur conjoint dans une entreprise, un statut, un salaire et bon nombre d’avantages sociaux qui y sont généralement rattachés. Mentionnons aussi les luttes des femmes dans les associations de défense des assistés sociaux, qui militent dans leurs quartiers pour améliorer la qualité de leurs conditions de vie, qui sont aussi pour elles leurs conditions de travail. Mentionnons enfin la revendication de la Marche des femmes de 1995 en faveur de l’implantation d’« infrastructures sociales » et de la reconnaissance des services sociaux rendus massivement par des femmes.

Ces initiatives s’inscrivent en filiation avec le courant du salaire contre travail ménager, pour qui la maison, le quartier, la communauté, constituaient « l’autre moitié de l’organisation capitaliste », l’autre moitié de l’économie, que l’on définissait jusqu’alors comme uniquement constituée du marché.

4 – LE FEMINISME RADICAL : LA GRANDE « RUPTURE »

Même si les traditions de pensée libérale et marxiste ont été déterminantes dans la formation et l’évolution du néo – féminisme en Occident, il n’en reste pas moins que l’émergence d’une pensée féministe radicale constitue la grande « rupture » opérée par le néo – féminisme à la fin de la décennie 1960. « Radical » signifiait qu’on entendait remonter, dans l’explication de la subordination des femmes, « à la racine » du système. Le système auquel on faisait référence n’était pas, comme chez les marxistes, le système économique, mais le système social des sexes, qu’on nommera patriarcat. « Radical » signifiait surtout qu’on allait assister à une toute nouvelle façon de penser les rapports hommes – femmes, étrangère aux explications libérale ou marxiste, et se présentant comme « autonome », et sur le plan de la pensée, et sur le plan de l’action.

Le réformisme libéral et la superficialité de son analyse de la discrimination des femmes sont rejetés par les nouvelles féministes qui arrivent sur la scène publique à la fin des années 1960. Le marxisme aussi est rejeté (en tout ou en partie) en raison de son incapacité de concevoir les femmes en dehors de la classe de leur mari. On rejette de même ses traditions de luttes et son fonctionnement « machiste », refusant toute place centrale à la lutte autonome des femmes. Le féminisme radical venait donc combler certaines lacunes et du libéralisme et du marxisme.

Cependant, le féminisme radical n’a jamais constitué un courant homogène. Par exemple, il n’y eut jamais, comme dans le cas des marxistes féministes, des « orthodoxes ». Il s’agit d’un courant éclaté dont les composantes partagent cependant une conviction commune : l’oppression des femmes est fondamentale, irréductible à quelque autre oppression, et traverse toutes les sociétés, les « races » et les classes. A partir de ce constat commun, les sous – courants radicaux divergent quant à l’analyse de l’oppression des femmes. Avant d’aborder les multiples métamorphoses du courant radical, voyons comment y sont articulées, au plan général, les causes de l’oppression des femmes et les stratégies de changement.

- Causes de l’oppression ou qui est l’« ennemi principal » ?

L’« ennemi principal » ne se situe ni dans les préjugés, ni dans les lois injustes, comme chez les féministes du courant libéral, ni dans le système capitaliste, comme chez les marxistes féministes. C’est le patriarcat qui explique la domination des femmes par les hommes. Alors que chez les marxistes féministes le capitalisme occupait une place centrale dans l’explication, et le patriarcat une place secondaire, chez les radicales, c’est exactement l’inverse : le patriarcat occupe une place première et le capitalisme une place secondaire. L’« ennemi principal » devient donc le pouvoir des hommes, les hommes comme classe sexuelle. Kate Millet, Shulamith Firestone, Ti – Grace Atkinson 23, pour ne nommer qu’elles, sont, aux États – Unis, les initiatrices de ce courant.

L’expression première du patriarcat se manifeste par le contrôle du corps des femmes, notamment par le contrôle de la maternité et de la sexualité des femmes. Le lieu où le patriarcat s’exprime se situe d’abord dans la famille et dans tout le domaine de la reproduction, mais aussi dans toute la société et à tous les niveaux (politique, économique, juridique), de même que dans les représentations sociales, le patriarcat constituant un véritable système social, un système social des sexes ayant créé deux cultures distinctes : la culture masculine dominante, et la culture féminine dominée.

- Stratégies de changement

L’objectif ultime du féminisme radical est, grosso modo, le renversement du patriarcat. Cet objectif passe par la réappropriation par les femmes du contrôle de leur propre corps. Plusieurs stratégies seront envisagées, allant du développement d’une culture féminine « alternative » (création d’espaces féminins comme les centres de santé, les maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence, le théâtre, le cinéma, les festivals, les commerces, maisons d’édition, librairies, magazines destinés aux femmes), jusqu’au « séparatisme » (la vie entre lesbiennes ou célibataires seulement), en passant par l’offensive directe contre le patriarcat (manifestations contre la pornographie, les concours de beauté, les déploiements militaires, les mutilations sexuelles, appuis à l’avortement, etc. ).

La recherche d’« alternatives » sociales féministes et leur mise en pratique contribua beaucoup à la grande vogue du courant radical. Il était axé sur des solutions, des concrétisations d’utopies féministes, ici et maintenant.

5 – LES METAMORPHOSES DU COURANT RADICAL

Il est extrêmement difficile de faire la recension des métamorphoses qu’a connues le courant radical, surtout en quelques lignes, car nous sommes ici face à une panoplie sans précédent de textes provenant de mouvements très éclatés, de disciplines les plus diverses, et d’horizons s’étendant désormais bien au – delà des pays de l’Atlantique nord, le tout étant en mutation constante. Toute tentative de classification sera donc approximative. Il ne peut s’agir, tout au plus, que d’une indication de points de repère, que l’on espère utile à la compréhension de la dynamique de l’évolution de la pensée féministe.

Disons d’abord que les métamorphoses du courant radical ont emprunté plusieurs directions et ont été effectuées sous diverses influences. L’une de celles – ci est venue de la psychanalyse et a provoqué l’approfondissement de la notion de « différence féminine ». A partir des années 1975 en effet, l’influence de la psychanalyse française et la critique qu’en fera, entre autres, Luce Irigaray dans Spéculum de l’autre femme 24, seront déterminantes à cet égard notamment aux États – Unis et en Italie. Le féminisme radical était basé, comme on l’a vu, sur une prémisse : l’existence d’un groupe social « femmes » partageant une oppression commune. Sous l’influence notamment de la psychanalyse, l’on parlera désormais de plus en plus de « différence » commune, au lieu d’oppression commune. Mais de quelle différence parle – t – on au juste ? Cette différence est – elle d’abord sociale, c’est – à – dire créée par la société, ou est – elle d’abord « biologique », puis psychologique ?

La réponse à ces questions provoquera, principalement à partir du milieu de la décennie 1970, une sophistication du courant radical lui – même ; il éclatera en plusieurs tendances ou réponses : radical de la différence, échelonnant des positions variant de (pour utiliser des étiquettes employées par Francine Descarries et Shirley Roy) radical « de la spécificité », à radical « de la fémelléité » 25 ; puis, en réaction à cette dernière tendance, surgira en France le courant radical matérialiste. Ce sont là des étiquettes qui peuvent donner une idée des métamorphoses du courant radical.

Parallèlement à ces métamorphoses, des critiques centrales viendront ébranler non seulement le féminisme radical, mais bien l’ensemble des trois traditions de pensée féministe, comme on le verra plus loin : il s’agit de la critique de l’hétérosexualité comme institution centrale ou pierre d’angle du patriarcat, effectuée par des lesbiennes. Elles apporteront dès lors une nouvelle perspective sur chacun de ces trois courants. Il en est ainsi du féminisme noir (Black Feminism) qui, lui aussi, enrichira de sa perspective l’ensemble de l’édifice de la pensée féministe ; les féministes afro – américaines remettront en question la notion même de différence féminine : pour elles, la différence cachait les différences de toutes sortes qui composaient le groupe des femmes.

D’autres perspectives, issues de l’extérieur du féminisme, viendront à leur tour critiquer les courants existants. Mentionnons à cet égard les perspectives postmodernes, qui connaîtront une grande vogue à partir des années 1990 dans le monde universitaire féministe anglo – américain surtout 26. Elles seront contestées par nombre de féministes, car ces approches remettent en question l’idée même d’une oppression commune à toutes les femmes, et donc de toute lutte féministe basée sur un projet politique commun 27. Voyons d’abord ces métamorphoses de la pensée radicale.

Un continuum de pensée oscillant entre l’explication sociale et l’explication biologique

Il faut voir ici l’évolution du courant radical sur un continuum, comportant plusieurs positions théoriques s’échelonnant entre deux pôles, selon l’importance plus ou moins grande que l’on accorde à la « biologie » ou au « social » dans l’explication de l’oppression commune des femmes : plus on croit que la dite différence féminine est sociale, plus on se situe du côté du pôle matérialiste. Plus on croit que la dite différence est « naturelle » ou « biologique », plus on se situe du côté du pôle de la « fémelléité »


Métamorphoses du courant radical selon l’explication de l’oppression des femmes

matérialiste – – – – – – —- – – – – – « de la spécificité » – – – – —- – – – – – – – – – – – – – —– – – « de la fémelléité »

explication sociale – – – – – – – – – > moins sociale – – – – – – – – – >plus biologique – – – – – – – – – – – >biologique


Voyons comment chacun se situe sur ce continuum.

- Le courant radical matérialiste.

Le courant radical matérialiste est issu d’une critique des deux courants marxiste et radical. Il constitue en quelque sorte une tentative de combinaison de ces deux courants, différente cependant de la tentative des féministes socialistes. Plusieurs sous – courants le composent, épousant souvent les frontières des pays. Ainsi, il y a un féminisme radical matérialiste français 28et québécois 29, et un féminisme matérialiste anglo – américain 30.

Par exemple, le féminisme radical matérialiste français, tout en critiquant profondément le marxisme, en conserve cependant la méthode (matérialiste) et certains concepts pour comprendre l’oppression des femmes. Il donne toutefois à ces concepts des contenus différents, issus de la problématique radicale. Ainsi, les rapports de sexes sont vus comme des rapports de travail, des rapports d’exploitation. Le travail des femmes et leur corps même sont appropriés par les hommes qui en sont les premiers bénéficiaires. Les hommes et les femmes forment des classes de sexe.

Ce courant a cherché à comprendre l’oppression des femmes dans un contexte plus global que celui de l’économie capitaliste et son mode de production. Il a tenté de dépasser le clivage sexe/classe et la perspective des féministes socialistes pour appréhender « la nature spécifique de l’oppression des femmes » ; ce sera, pour Colette Guillaumin, l’appropriation, l’appropriation de la classe des femmes par la classe des hommes 31 ; la base économique de cette oppression – subordination se situera, pour Christine Delphy, dans le « mode de production domestique » 32. On ne réfléchit plus, comme chez les féministes socialistes, en termes de dialectique classe/sexe, mais plutôt en termes de « système social des sexes » 33.

Le courant matérialiste français est né en réaction à la montée en France du féminisme « de la néo – féminité » 34, issu de la psychanalyse (appelé aussi, comme on le verra, féminisme de la « fémelléité » ou « de la différence »). Pour ces matérialistes, la « différence des sexes » n’est autre que la hiérarchie des sexes. L’idée de différence féminine fut créée par la classe des hommes comme prétexte pour asservir les femmes. L’oppression des femmes est donc à chercher dans la matérialité des faits sociaux, des rapports sociaux de sexe, (d’où le nom féministes matérialistes), et non dans la psychologie ou la biologie des femmes. On entend lutter pour attaquer les racines sociales de la différence. « Nous voulons comprendre et mettre à jour les déterminants historiques et sociaux qui ont permis qu’un groupe social puisse être traité comme un bétail : qui ont fait de nous – la moitié de l’humanité – des êtres domestiqués, élevés en vue de la reproduction et de l’entretien de l’espèce » 35.

Le courant radical matérialiste se situe donc à une extrémité ou à un pôle de notre continuum : le pôle de l’explication clairement sociale de l’oppression des femmes.

- le courant radical de la différence : « de la spécificité » à « de la fémelléité ».

Cet autre axe de la métamorphose du féminisme radical comporte un foisonnement de problématiques et ce n’est que pour la commodité de notre propos que nous empruntons ces appellations et que nous situons ces problématiques entre ces deux appellations.

Le courant radical « de la spécificité ». On se rappelle que, pour le féminisme radical, l’expression première du patriarcat se manifeste par le contrôle du corps des femmes, principalement de la maternité et de la sexualité des femmes. Le courant radical « de la spécificité » sera ce courant qui axera son action et sa pensée autour du thème de la réappropriation du corps des femmes. Le mouvement de santé des femmes, le mouvement pour combattre la violence envers les femmes, les groupes de services mis sur pied à ces fins, les réflexions féministes sur les nouvelles technologies de la reproduction, sont au nombre des incarnations de ce courant dit « de la spécificité », axé sur cet objectif de la réappropriation du corps des femmes 36.

Dans la foulée des « alternatives » sociales qui ont pu s’édifier dans l’action, des « îlots d’émancipation et d’expérimentation sociale » ont pu être ainsi imaginés. Il s’agissait là d’un terrain fertile pour déployer, selon les mots de Francine Descarries et Shirley Roy, « le questionnement relatif à la ’différence’, à l’éthique et à l’identité féminines qui occupera éventuellement une grande partie de l’espace discursif des années ’80 et qui sera au cœur même de la problématique du courant « de la fémelléité » 37.

Le courant « de la fémelléité ». Si l’on a pu caractériser la pensée et l’action du féminisme radical « de la spécificité » par le thème de la réappropriation de son propre corps, on pourrait dans la même veine caractériser la pensée du courant radical « de la fémelléité » par celui de l’identification à son propre corps. Voici comment Francine Descarries et Shirley Roy le décrivent :

« Nommé à partir du néologisme « fémellité », le féminisme de la fémelléité prend son origine dans une réflexion plus métaphorique que matérialiste. Œuvre de philosophes, psychanalystes, psychologues et femmes de lettres, le courant de la fémelléité propose une réflexion relative à l’existence d’un territoire, d’un savoir, d’une éthique et d’un pouvoir féminins. A l’encontre des égalitaristes et des radicales, [elles] visent […] la reconnaissance de la différence, de la féminité et du féminin comme territoire spécifique de l’expérience et du pouvoir – savoir des femmes ; un tel territoire devant être protégé contre l’emprise du pouvoir patriarcal et celui de l’assujettissement aux valeurs marchandes. Dès lors, elles revendiquent la réappropriation de la maternité, de l’acte de création/procréation, de la culture et de l’imaginaire féminins au niveau des idées et de l’Être » 38

On prend soin d’ajouter que « seule l’absence d’un recul suffisant empêche de proposer une classification des diverses tendances à l’intérieur de ce courant de la fémelléité », terme emprunté à Colette Chiland qui le définissait comme « concept charnière entre le biologique et le psychologique, lié à l’expérience du corps » 39. Le courant radical « de la fémelléité » se situerait donc à l’autre extrémité ou pôle de notre continuum : le pôle de l’explication de plus en plus biologique, non pas cette fois de l’oppression des femmes, mais de la « différence féminine ».

NOTES

14. FALUDI, Susan, Backlash, la guerre froide contre les femmes. Paris, des femmes/Antoinette Fouque, 1993.
15. Voir entre autres DAWN, Femmes du Sud : autres voix pour le XXIe siècle. Paris, Côté – femmes, 1992. MOHANTY, Chandra T., RUSSO, Ann, TORRES, Lourdes, Third World Women and the Politics of Feminism, Bloomington, Ind. Indiana University Press, 1991.
16. Une revue d’ oeuvres d’ auteures se situant dans la mouvance des courants socialistes et radical matérialiste est incluse notamment dans les deux articles suivants :
JUTEAU, Danielle et Nicole Laurin .“L’évolution des formes de l’appropriation des femmes : des religieuses aux mères porteuses”, Revue canadienne de sociologie et d’anthropologie, 25, 2, mai 1988, p. 183 – 192.
HENNESSY, Rosemary et Chrys INGRAHAM, “Introduction : Reclaiming Anticapitalist Feminism”, Materialist Feminism : A Reader in Class, Difference, and Women’s Lives, New – York, Routledge, 1997, p. 1 – 14.
17. Voir HENNESSY, op.cit.
18. BUNCH, Charlotte, “Prospects for Global Feminism”, dans JAGGAR, Alison et ROTHENBERG, Paula (eds.) Feminist Frameworks, 3e edition, New – York, McGraw – Hill, 1993, p,.249 – 252.
19. … utilisée dans un texte du groupe de solidarité internationale, le 5e monde. Voir “Solidarité internationale des femmes”, UniversElles, 2,4, avril 1990, p. 3 – 4.
20. Voir ROWBOTHAM, Sheila, Féminisme et révolution, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1972, p. 33.
21. DALLA COSTA, Mariarosa et Selma JAMES, Le pouvoir des femmes et la subversion sociale, Genève, Editions Adversaire, 1973.
22. Les groupes du salaire contre le travail ménager ont existé à partir de 1972 jusqu’au début des années 80, à une exception : le groupe anglais, qui existe toujours, est connu sous le nom de International Wages for Housework Campaign . Il a notamment oeuvré pour que soit inclu dans le document final de la Conférence mondiale des femmes de Nairobi,en 1985, un paragraphe sur la reconnaissance du travail non payé des femmes dans le PNB des divers pays. Il a ensuite fait pression sur chaque pays, au moyen d’une pétition, afin que les législatures nationales donnent suite à cet engagement de Nairobi.
23. Voir MILLET, Kate. La politique du mâle. Paris, Stock, 1971. FIRESTONE, Shulamith. La dialectique du sexe. Paris, Stock, 1972. ATKINSON, Ti – Grace. Odyssée d’une amazone. Paris, Des Femmes, 1975.
24. IRIGARAY, Luce. Spéculum de l’autre femme. Paris, Minuit 1974.
25. DESCARRIES – BELANGER Francine et Shirley Roy. Le mouvement des femmes et ses courants de pensée : essai de typologie. Ottawa, Institut canadien de recherches sur les femmes, Les Documents de l’ICREF, no 19. 1988.
26. Pour une bonne bibliographie à ce sujet, voir DAGENAIS, Huguette et Gaëtan Drolet, “Féminisme et postmodernisme”, Recherches féministes, 6,2,1993, p. 151 – 164.
27. Voir entre autres NICHOLSON, Linda J. (ed.) Feminism/Postmodernism.New – York, Routledge 1990.
28. …initié en France par la revue Questions féministes. L’ éditorial du premier numéro expose les grands axes de ce courant : “Variations sur des thèmes communs”, Questions féministes, 1, nov. 1977, p. 3 – 19.
Voir aussi des variantes de ce courant en France : BATTAGLIOLA, Françoise (et all.) . A propos des rapports sociaux de sexe. Parcours épistémologiques. Paris, Centre de sociologie urbaine, 1990.
29. ….développé dans JUTEAU, Danielle et Nicole Laurin, op. cit. p. 192 – 207.
30. Voir LANDRY, Donna et Gerald MacLean. .Materialist Feminisms. Cambridge, Mass. Blackwell, 1993. Aux Etats – Unis, des universitaires s’identifiant au féminisme matérialiste ont créé un site sur Internet qui agit comme forum de discussion. Voir : matfem@csf.colorado.edu. Voir aussi HENNESSY, Rosemary et Chrys Ingraham,. Materialist Feminism : A Reader in Class, Difference, and Women,s Lives. New – York, Routledge, 1997.
31. GUILLAUMIN, Colette, Sexe, race et pratique du pouvoir : l’idée de Nature. Paris, Côté – femmes, 1992.
32. DUPONT (Delphy), Christine, “L’Ennemi principal”, Partisans, 54 – 55, juillet – octobre 1970.
33. MATHIEU, Nicole – Claude, L’anatomie politique : catégorisations et idéologies du sexe. Paris, Côté – femmes, 1991.
34. … principalement incarné par Antoinette Fouque et son groupe, Psychépo, qui se sont appropriés le sigle MLF (Voir à ce sujet PICQ, Françoise. Libération des femmes : les années – mouvement. Paris, Seuil, p. 292 – 311) . Voir aussi LECLERC, Annie. Parole de femme. Paris, Grasset 1974. IRIGARAY, Luce. Spéculum de l’autre femme. op. cit.
35. “Variations sur des thèmes communs”, Questions féministes, op. cit. p. 18.

36. Les essais relevant de ce courant sont pratiquement innombrables. Mentionnons – en quelques – uns qui ont été déterminants dans cette métamorphose du courant radical et qui ont été traduit en français : RICH, Adrienne. Naître d’une femme. La maternité en tant qu’expérience et institution. Paris, Denoël/Gonthier, 1980. EHRENREICH, Barbara et Deirdre English. Sorcières, sages – femmes et infirmières. Une histoire des femmes et de la médecine, puis, des mêmes auteures : Des experts et des femmes. 150 ans de conseils prodigués aux femmes. Montréal. Remue – ménage, 1976 et 1982. LEDERER, Laura (ed.) . L’envers de la nuit : les femmes contre la pornographie. Montréal, Remue – ménage, 1983. BARRY, Kathleen. L’esclavage sexuel des femmes. Paris, Stock 1982. O’BRIEN, Mary. La dialectique de la reproduction. Montréal, Remue – ménage, 1987.

37. DESCARRIES – BELANGER, Francine et Shirley Roy. Le mouvement des femmes et ses courants de pensée. op. cit. p. 13.
38. ibid. p. 16 – 17.

39. cité dans ibid. p. 27 note 6. On peut citer ici certaines auteures pouvant se situer à l’intérieur de ce courant : Luce Irigaray, Marilyn French, Mary Daly, Annie Leclerc., Merlin Stone, etc.

Le lien d’origine http://netfemmes.cdeacf.ca/documents/courants_02.html

Les courants de pensée féministe
Troisième section

Louise TOUPIN
Chargée de cours en études féministes

Version Internet. [Version revue et augmentée du texte paru sous ce titre dans Qu’est – ce que le féminisme ? Trousse d’information sur le féminisme québécois des 25 dernières années.(Montréal, Centre de documentation sur l’éducation des adultes et la condition féminine et Relais – femmes, 1997)]

1998 Louise Toupin


TABLE DES MATIÈRES

Troisième section

6 – Le renouvellement des perspectives : l’exemple du féminisme noir et les perspectives lesbiennes
- les perspectives lesbiennes
7 – Au confluent d’autres influences
- le féminisme environnementaliste

6 – LE RENOUVELLEMENT DES PERSPECTIVES : l’exemple du féminisme noir et des perspectives lesbiennes

Parallèlement à ces métamorphoses des courants marxiste et radical, d’autres critiques fondamentales viendront ébranler, avions – nous annoncé précédemment, l’ensemble des trois traditions de pensée féministe.

Il faut souligner à ce sujet l’apport du « Black Feminism » dans l’élargissement de la pensée marxiste et radicale. La critique qu’apportèrent les femmes afro – américaines durant la décennie 1970 fut à cet égard déterminante dans l’enrichissement de la pensée féministe : elles ont expliqué que ce qu’il y avait de fondamental pour elles dans la compréhension de leur oppression ne résidait pas seulement dans les classes sociales, ou encore dans le sexisme, mais bien dans le racisme qui imprégnait toute leur vie.

On leur doit notamment d’avoir poussé les féministes à articuler dans leurs analyses de l’oppression des femmes non seulement le duo sexe/classe, mais le trio sexe/classe/ »race » ou ethnie 40, auquel s’ajoute souvent, chez un certain nombre d’entre elles, un quatrième élément, la discrimination envers les lesbiennes, formant ainsi le quatuor sexe/classes/race/homophobie. L’ajout essentiel de cette quatrième dimension dans la compréhension de l’oppression des femmes est due notamment à des lesbiennes noires 41. Les féministes afro – américaines ont en réalité contribué à faire éclater la notion de « différence commune » entre toutes les femmes. Pour elles, la différence cachait bel et bien les différences. Le féminisme des femmes de couleur (« Women of color feminism ») est issu directement des analyses et des luttes du Black feminism.

- Les perspectives lesbiennes.

Les lesbiennes, auto – identifiées ou non, ont toujours été nombreuses dans le mouvement féministe et elles ont été de toutes les luttes. Cependant, les efforts théoriques pour systématiser l’expérience lesbienne dateraient de l’après – guerre 42.

Les « Daughters of Bilitis » furent, aux Etats – Unis, les premières à exposer publiquement l’existence lesbienne à l’intérieur du mouvement de défense des droits des homosexuels durant les années 1950 – 60. Ce mouvement se situait à l’intérieur d’une perspective libérale de défense des droits.Le livre phare est à cet égard Sappho was a right – on woman 43.

Puis, au début de la décennie 1970, sont apparues des lesbiennes « radicales » (au sens américain de « séparatistes ») qui, comme les féministes radicales, ont été les premières à établir l’ »autonomie » de leur groupe. L’ »autonomie » chez ces lesbiennes signifie ici autonome par rapport à tout groupe autre que lesbien. Les « Furies » (nom du groupe et de leur journal) et les « Radicals lesbians » sont associées à ce courant qui, à l’instar de certains sous – courants du féminisme radical, entendaient développer une culture autonome, mais lesbienne, hors de la société actuelle. La phrase de Ti – Grace Atkinson : « Le féminisme est la théorie, le lesbianisme est la pratique » caractériserait bien ce courant.

Vers le milieu des années 1970, des lesbiennes marxistes forment un courant autonome à l’intérieur du courant du salaire au travail ménager. Elles ont, entre autres, apporté à ce courant une dimension supplémentaire : faire l’amour fait partie du travail ménager gratuit des femmes à l’intérieur d’un couple 44.

Vers la fin des années 1970, sont apparues des lesbiennes – féministes. Adrienne Rich, Susan Brownmiller, Nicole Brossard sont associées à ce courant, qui pousse plus avant l’analyse en identifiant nommément l’hétérosexualité comme institution au centre des rapports de domination hommes – femmes, une institution contraignante 45 pour les femmes, car une série de coercitions est nécessaire pour les y maintenir.

Vers la fin des années 1970 toujours, apparaît un courant matérialiste chez les lesbiennes. L’oeuvre majeure est à cet égard la théorie de l’appropriation de la féministe matérialiste Colette Guillaumin 46. Ces lesbiennes ont trouvé dans cette théorie un moyen de se situer à l’intérieur des rapports de sexes 47.

On le voit, les lesbiennes se situent non pas dans une seule catégorie englobante, mais dans toutes les perspectives féministes : libérale, marxiste, radicale, matérialiste. Leur principal apport réside sûrement dans la remise en question du caractère universel et immuable de l’hétérosexualité comme modèle d’organisation des relations entre les humains. De ce fait, elles ont contribué à « créer une rupture du paradigme naturaliste à travers lequel furent pensés, depuis le siècle des Lumières, sexe, genre et hétérosexualité » 48 .

7 – AU CONFLUENT D’AUTRES INFLUENCES

Jusqu’ici, nous avons traité de trois traditions de pensée et de leurs métamorphoses, ainsi que de l’apport de perspectives nouvelles traversant les divers courants les composant. Résumons notre cheminement à cet égard. Si les lacunes des grandes influences intellectuelles du féminisme occidental, dans sa seconde phase (1970+), donnèrent lieu à une métamorphose du courant radical, ces mêmes lacunes ont aussi provoqué une métamorphose du courant marxiste féministe. Alors que les marxistes orthodoxes dirigeaient toute leur attention vers les classes sociales dans le capitalisme, les féministes socialistes portèrent pour leur part la leur et vers capitalisme et vers patriarcat dans leurs analyses, les radicales la concentrant plutôt vers le patriarcat, compris comme un système social. Le Black feminism, les femmes du tiers – monde et les lesbiennes féministes notamment, forceront ces courants à intégrer à leurs analyses de classe et de sexe les dimensions « races », ethnie, hétérosexualité, exclusion sociale.

Rappelons que notre intention, en mettant en évidence trois grandes traditions de pensée et leurs métamorphoses, n’est pas de figer les tendances féministes dans trois catégories étanches. Au contraire, il s’agit, sur un plan pédagogique, d’identifier des points de repère à partir desquels l’évolution de la pensée féministe peut être comprise. Il s’agit faire valoir que la tradition intellectuelle et militante du féminisme est variée, et que les féministes et les femmes du mouvement des femmes ne pensent pas toutes de la même façon. Il s’agit de donner des pistes de compréhension de cette tradition et son évolution. Nul doute que l’évolution future du féminisme et du mouvement des femmes nécessitera l’utilisation d’autres catégories, d’autres vocables, en lieu et place de celles et de ceux que nous utilisons aujourd’hui pour nous comprendre.

Car le libéralisme, le marxisme et le radicalisme féministes ne sont évidemment pas les seules influences qui ont marqué et qui marquent désormais l’évolution du féminisme et de sa pensée. Nous avons noté au passage la psychanalyse qui a fortement influencé le courant radical de la différence (on pense ici aux oeuvres de Luce Irigaray notamment). Il faudrait ajouter à la liste des influences, entre autres celles des perspectives spirituelles, écologistes, post – modernes et « queer ». Nous nous limiterons ici à l’examen rapide d’un courant très prégnant de l’évolution du féminisme des années 80 et 90, soit le féminisme environnementaliste, réservant l’approfondissement des autres à une étape ultérieure de ce « work in progress » que constitue le présent document.

- le féminisme environnementaliste
Appelé aussi écoféminisme par l’écrivaine française Françoise D’Eaubonne qui lança l’appellation en 1974 49, le féminisme environnementaliste devint populaire durant la décennie 1980 ; des désastres écologiques et environnementaux tels ceux de Three Mile Island aux Etats – Unis, de Seveso en Italie, de Bhopal en Inde, de Greenham Common en Angleterre furent au nombre de ses catalyseurs.

Issu des courants écologiste et pacifiste, auxquels se sont jointes des féministes radicales de la différence et des féministes de tradition marxiste ou socialiste, le féminisme environnementaliste fait un ajout aux analyses du courant de l’écologie. Alors que les écologistes porteront leur attention principalement sur l’épuisement des ressources et la destruction de l’environnement, les féministes environnementalistes ajouteront que la responsabilité de ces catastrophes est imputable, au – delà des systèmes capitaliste et socialiste, aux hommes, appelés par certaines le « Système mâle » (D’EAUBONNE, 1974, 221).

Le féminisme environnementaliste établit des liens entre l’oppression des femmes et celle de la nature, et « comprendre le statut de ces liens est indispensable à toute tentative de saisir adéquatement l’oppression des femmes aussi bien que celle de la nature » 50 . On considère qu’il existe des liens directs entre le violence patriarcale contre les femmes et la violence contre la nature et les peuples. On voit des liens directs entre l’agression industrielle et militaire contre l’environnement et l’agression physique contre le corps des femmes. Certaines établissent des liens entre la violence des guerres et des destructions environnementales et la violence du viol.

Tout comme le courant écologiste, le féminisme environnementaliste ou écoféminisme est loin de constituer un mouvement homogène 51. Des tendances plus spirituelles et « fondamentalistes », identifiant la nature à la biologie des femmes et réfléchissant en termes de « principe féminin » ou d’« essence cosmique de la féminité » 52, côtoient des tendances plus politiques, en lien avec les partis « Verts ». Pour certaines de ces dernières, la libération des femmes ne peut être obtenue en vase clos, mais doit faire partie d’une lutte plus longue pour la préservation de la vie sur la planète. Elles établissent pour ce faire des alliances avec les femmes du tiers – monde, engagées dans des luttes contre la destruction des ressources naturelles, qui sont la base première de leur subsistance 53. A côté du sexisme (dont la mise en évidence est largement dûe au féminisme radical), à côté de l’exploitation de classe (privilégiée par les analyses marxistes), du racisme (que le féminisme noir a fait découvrir aux féministes blanches), et de l’hétérosexisme (rendu visible par les lesbiennes), la destruction écologique vient ainsi s’ajouter aux divers « piliers sur lesquels repose la structure du patriarcat » 54.
NOTES

40. . Voir notamment HILL COLLINS, Patricia. Black Feminist Thought. New – York. Routledge, 1990.
41. Voir « The Combahee River Collective Statement » dans SMITH, Barbara (ed.). Home Girl : A Black Feminist Anthology. New – York. Kitchen Table:Women of Color Press. 1983.
42. Les renseignements inclus dans cette brève présentation historique de l’apport des courants lesbiens à la pensée féministe sont tirés de notes prises lors de deux conférences sur les courants de pensée lesbiens, que Nicole Lacelle a dispensées à l’intérieur de deux cours que j’ai donnés , à titre de chargée de cours, à l’UQAM et à l’Université de Sherbrooke sur les courants de pensée féministe (FEM 5000 à l’UQAM à l’hiver 1995 et FEM 502 à l’Université de Sherbrooke à l’hiver 1994) . Les erreurs qui ont pu s’y glisser sont évidemment de mon fait.
43. ABBOTT, Sidney et Barbara J. Love. Sappho Was a Ritht – On Woman : A Liberated View of Lesbianism. New – York, Stein & Day, 1972.
44. Voir HALL, Ruth . »Lesbianisme et pouvoir », dans COLLECTIF L’INSOUMISE. Le Foyer de l’insurrection. Genève, 1977, p. 109 – 117.
45. RICH Adrienne. « La contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne », Nouvelles questions féministes, no 1, mai 1981, p. 5 – 43
46. GUILLAUMIN, Colette « Pratique du pouvoir et idée de Nature », Questions féministes, 2 – 3, février et mai 1978.
47. Pour une analyse des diverses conceptualisations du lesbianisme dans les écrits féministes, voir CHAMBERLAND, Line, « Le lesbianisme : continuum féminin ou marronnage ? Réflexions féministes pour une théorisation de l’expérience lesbienne », Recherches féministes, 2,2, 1989, p. 135 – 145.
48. DEMCZUK, Irène. Les lesbiennes à travers le prisme du discours féministe. Communication présentée dans le cadre du 62e congrès de l’ACFAS à l’UQAM le 16 mai 1994, p. 9.
49. D’EAUBONNE, Françoise, Le féminisme ou la mort, Paris, Pierre Horay Editeur, 1974.
50. Voir WARREN, Karen (ed.), Ecological Feminism, New – York, Routledge, 1994.
51. Pour une synthèse récente des sous – courants qui traversent l’écoféminisme et leur histoire, voir STURGEON, Noel, Ecofeminist Natures : Race, Gender, Feminist Theory and Political Action. New – York, Routledge, 1997.
52. Voir entre autres, DALY, Mary, Gyn|Ecology, Boston, Beacon Press, 1978.
53. GRIFFIN, Susan, Women and Nature : The Roaring Inside Her. San Francisco, Harper & Row, 1978.
54. MIES, Maria et Vandana SHIVA, Ecofeminism, London, Zed Press, 1993 ; SHIVA, Vandana, Staying Alive : Women, Ecology and Development in India. London, Zed Press, 1988 ; DANKELMAN, Irene et Joan DAVIDSON, Women and Environment inthe Thrid World : Alliance for the Future, London, Earthscan Publications, ltd, 1988.
55. Selon l’expression utilisée par Sheila Collin, citée par Noel Sturgeon dans Ecofeminist Natures, op. cit. p. 190.
Le lien d’origine http://netfemmes.cdeacf.ca/documents/courants_03.html

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